D-001 Journal Lectures 7 avr. 2025 11 min de lecture par Yago Partal

Ombres et lumière : comment l'ombre de Jung apparaît dans mon travail.

Une réflexion personnelle sur l'ombre jungienne et sur la façon dont elle apparaît dans mon processus créatif sans que je la cherche. Je parle de dualité, d'autisme, d'imagination et du rôle de l'art comme miroir.

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Portrait de Max pris au Hasselblad X1D par Yago Partal
Portrait de Max pris au Hasselblad X1D par Yago Partal Couverture · D-001

Entre la curiosité et ce qu’on cache

T’es-tu déjà surpris en train de te dire : « Ce que je ressens là, je ne peux pas le montrer » ? Par « ça », je veux dire ce courant profond qui remonte parfois dans nos gestes ou nos silences. Ça m’arrive souvent. Avant, je n’étais pas tout à fait clair sur l’origine de cette tension interne — entre ce que je montre et ce que je préfère garder caché. Avec le temps, et après un diagnostic tardif d’autisme, j’ai commencé à relier les points et je me suis rendu compte que ma façon de percevoir le monde, parfois si intense et si particulière, a beaucoup à voir avec le fait de remarquer des détails que la plupart des gens laissent passer… y compris ceux que Carl Gustav Jung appelait l’ombre.

Je ne veux pas dire que je pense délibérément : « Je vais représenter l’ombre dans mes œuvres ». Au contraire, mon processus créatif tend à être explosif et pas planifié : j’expérimente, j’essaie, et soudain quelque chose surgit qui me rappelle ce contraste entre l’agréable et l’inquiétant, le tendre et le dérangeant. Ça m’arrive encore et encore : sans m’en rendre compte, la dualité que Jung associait à cet « autre côté » de nous-mêmes remonte à la surface.

L’ombre selon Jung : espace caché, expression inévitable

Dans la perspective de la psychologie analytique, Carl Gustav Jung a décrit l’ombre comme l’archétype qui porte les traits, pulsions et désirs que notre moi (la partie consciente) préférerait ignorer ou refouler. Cela ne veut pas nécessairement dire « mauvais » : cela rassemble simplement ce qui ne cadre pas avec l’image que nous projetons de nous-mêmes. Naturellement, quand quelqu’un mentionne « l’ombre », on pense à l’obscurité ou à la négativité. Mais Jung insistait sur le fait qu’elle contient aussi une énergie créatrice, qui, intégrée, peut nous aider à grandir.

Dans mon propre travail, je ne cherche pas l’ombre intentionnellement. Pour moi, créer des images — qu’il s’agisse de photographies, de collages ou de portraits — relève plus d’un besoin cathartique, d’une pulsion de déverser des idées sans trop y réfléchir. C’est seulement après, quand je les regarde à distance, que je remarque qu’elles transmettent quelque chose que je ne peux pas mettre en mots : une certaine inquiétude ou ambiguïté. Souvent, même un personnage apparemment aimable ou fantastique est traversé par un signal ténu qui dit : « Il y a là quelque chose qui ne colle pas tout à fait ».

L’art moderne et son flirt constant avec l’obscurité

Une fascination universelle, aujourd’hui plus libre que jamais

L’histoire de l’art regorge d’exemples de notre fascination pour le côté obscur. Pourtant, dans l’art moderne, cette liberté créative atteint un autre niveau. Beaucoup d’artistes commencent à explorer leurs propres conflits intérieurs, leur rapport à l’inconscient, et le montrent sans réserve : des œuvres qui abordent des sujets tabous, révèlent des tensions psychiques ou déforment la réalité avec irrévérence. Chacun le fait à sa manière, mais tous partagent l’idée qu’il y a quelque chose au-delà de la surface que l’art peut faire remonter.

Pour certains, c’est un acte politique ou social ; pour d’autres, un exorcisme personnel. Dans mon cas, je ne suis pas de plan prémédité sur ce que je veux critiquer ou dénoncer. Je dirais que mon exploration de l’ombre se fait dans le dos de mes propres intentions. J’aime simplement combiner une atmosphère agréable avec un petit détail qui l’altère. Pourquoi ? Parce que c’est ce qui émerge quand je me laisse porter.

Si j’y pense, il y a peut-être une raison : mon malaise face à « ce qui est différent » ou « ce qui est marginalisé ». J’aurais aimé photographier des gens « comme moi », qui se sentaient déplacés ou vivaient en marge, mais je n’arrivais pas à m’en approcher assez dans la vie réelle. J’ai fini par remplacer ce désir en les recréant par la fantaisie : en imaginant des personnages qui habitent des zones floues et hybrides, où la douceur peut se transformer d’un instant à l’autre en quelque chose d’inquiétant.

Un regard personnel : TSA et perception de l’ombre

Vivre le monde à ma manière, avec intensité

Depuis mon diagnostic de TSA à l’âge adulte, j’ai compris pourquoi les interactions sociales me déstabilisaient parfois et, en même temps, pourquoi certains détails visuels ou émotionnels me hantaient. C’est comme si mon radar interne captait tout ce que les autres manquent : un geste, une couleur, une lumière déplacée. Cette observation constante, jointe à la difficulté d’exprimer certains aspects émotionnels, se glisse dans mon travail. Ce n’est pas planifié, c’est le résultat de la façon dont j’éprouve la réalité.

Quand je crée, je ne pense pas : « Je vais mettre en avant mon côté sombre » ou « Je vais accentuer ce contraste ». Soudain, l’image apparaît, et en la voyant je me dis : « Voilà, encore ». Peut-être que l’ombre est ma manière de montrer ce que je ne peux pas dire à voix haute : le mystère de mes propres contradictions, ma fascination pour l’étrange, ou le malaise que me provoque ce qui est excessivement parfait.

L’ombre comme reflet, non comme pose

C’est pour ça que les gens me disent parfois : « Pourquoi tes portraits sont-ils si bizarres ? Tu cherches à provoquer ? » Et la vérité, c’est que non, du moins pas consciemment. Ça arrive, simplement. Je dirais que l’ombre s’infiltre parce que mon esprit ne filtre pas ces tensions intérieures. Là où un autre voit un simple sourire, je perçois un courant sous-jacent. Là où quelqu’un voit du calme, je remarque une légère agitation. Sans le planifier, ça finit par apparaître dans le travail, et avec le temps je suis allé de plus en plus loin.

L’intentionnalité (ou son absence) dans mon processus créatif

Chaos et prototypes inachevés

C’est vrai que dans l’art moderne, beaucoup d’œuvres présentent un discours élaboré, une posture du créateur face à certains thèmes. Mais moi, je suis plus chaotique. J’ai des centaines de projets sur mon disque dur que je n’ai jamais terminés : simples tentatives ou expériences. Et dans tout ce désordre apparent, quelque chose fleurit soudain qui me captive. Je le travaille un moment, je me lasse, et je passe à autre chose. Je ne crois pas à la perfection ni au fait de maintenir obsessionnellement un seul style.

Ça ne veut pas dire que mes œuvres manquent d’identité, mais plutôt qu’elle devient plus claire quand je les vois dans l’ensemble, pas séparément. Quand je les regarde comme ça, je remarque l’apparition constante de la dualité, de cette « ombre » qui surgit sans invitation. Mon esprit saute au suivant, puis au suivant, mais les traces de ce crépuscule symbolique restent, laissant un sillage.

Je ne suis pas là pour moraliser ni pour dramatiser

Je connais des créateurs qui plongent dans l’ombre avec une aura presque mystique, la décrivant comme la source de leur angoisse existentielle ou de leur épopée personnelle. Moi, je suis plus pragmatique : je ne la glorifie pas, je ne la juge pas ; je cohabite simplement avec elle. Parfois je suis content de voir une œuvre qui éveille une émotion que je ne sais pas expliquer ; d’autres fois je me demande : « Pourquoi ce tableau que tout le monde adore me laisse-t-il si indifférent ? » Au bout du compte, ce contraste me semble honnête, parce qu’il montre qu’on n’est pas fait d’une seule couche.

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La frontière entre réalité et fantaisie : représenter le marginal depuis l’imaginaire

Des êtres que je n’ai pas trouvés dans la rue mais dans mes esquisses

Je disais tout à l’heure que mon incapacité à photographier directement des personnes marginalisées m’a poussé à créer d’autres êtres dans ma tête : des figures qui incarnent « l’autre » sans avoir à le confronter littéralement. Ce virage vers l’imaginaire a fini par donner à mes œuvres une touche hybride, presque comme si je peignais des créatures qui pourraient exister, mais pas tout à fait. C’est là que l’ombre trouve sa place pour moi : un espace qui n’est ni pure réalité ni fantaisie de carte postale.

On me dit parfois que mes œuvres frôlent cette « vallée dérangeante », paraissant proches de quelque chose d’humain (ou d’animal, s’il s’agit de personnages zoomorphes) mais avec une étrangeté qui met mal à l’aise. Ce n’est pas que je me dis : « Je veux inquiéter le spectateur ». Ça arrive, simplement, et je pense que c’est le résidu de ce que je ne peux pas montrer directement dans la réalité, couplé à ma manière de mêler tendresse et ironie sombre.

La dualité comme langage personnel

Au fond, je crois que cette dualité entre lumière et ombre définit ma façon d’interpréter ce qui m’entoure. Un regard critique pourrait dire : « Ton travail n’est pas uniforme : parfois kitsch, parfois sombre, parfois lumineux, parfois dispersé ». Et il aurait raison. Mais c’est précisément dans ce manque d’uniformité que réside la sincérité de mon processus : l’ombre apparaît aussi bien dans une pièce colorée et propre que dans une pièce sombre et nébuleuse. Comme je ne suis pas guidé par un cadre conceptuel rigide, je la laisse émerger comme elle veut.

L’art, l’ombre et le contour d’une réflexion

L’ombre ne demande pas la permission : elle émerge

Pour revenir à Jung, il disait que l’ombre est à la fois personnelle et collective. Je ne vois pas mon art comme une grande déclaration sociale ou un manifeste sur ma vie intérieure. C’est plutôt une carte (chaotique) de mes essais créatifs. L’ombre est là, non pas parce que je la cherche, mais parce qu’elle fait partie de moi : ma sensibilité amplifiée et mes difficultés à communiquer. Je crois que beaucoup d’artistes contemporains ont vécu quelque chose de similaire, peut-être sans s’en rendre compte : l’œuvre dit ce que nous ne disons pas, qu’on le veuille ou non.

Et ainsi, en observant le travail de différents créateurs, on remarque qu’ils partagent parfois cette aura d’inquiétude. C’est l’ombre qui se fraye un passage dans une fresque, une performance ou un collage. Certains le font consciemment, avec des clins d’œil directs à la théorie de Jung ; d’autres laissent faire le hasard. Dans tous les cas, l’ombre émerge chaque fois que la frontière avec l’inconnu se dilue.

TSA, hyperobservation et lien avec le marginal

Peut-être que mon habitude de tout regarder — et de me concentrer sur les marges — vient de ma condition autiste. Avant je voyais ça comme un problème, parce que j’avais du mal à suivre les chemins linéaires que suivent les autres. Maintenant je le comprends comme une sorte d’avantage sensoriel : en filtrant moins, je perçois des détails que les autres ne voient pas, et dans ces détails habite l’ombre. Je crois que cette capacité à détecter des nuances particulières me donne une fenêtre naturelle sur ce « côté B » de l’image. Et c’est peut-être pour ça que mes portraits, bien que loin d’être parfaits ou calculés, me transmettent toujours cette sensation aiguë de « quelque chose de plus ».

Réflexions finales : quand il n’y a pas d’intention, mais que le résultat résonne

S’il y a une chose que je veux clarifier, c’est que ma relation avec l’ombre ne naît pas d’un plan intellectuel. C’est peut-être ce qu’il y a de plus précieux (et de plus chaotique) dans mon processus créatif : je ne me fixe pas d’objectifs stylistiques ou thématiques ; j’agis par impulsion puis je découvre les traces que j’ai laissées. Et parmi ces traces, l’ombre est toujours là, comme preuve de ma propre complexité interne et de mes difficultés à m’exprimer.

L’art moderne, avec sa liberté et ses ramifications infinies, m’offre le contexte parfait pour que ces pièces existent. Je n’ai pas besoin de justifier le mélange de couleurs néon avec un ton sombre, ou de motifs doux avec une touche de distorsion. Je n’ai pas non plus besoin de forcer un « message politique » si je ne le ressens pas. Chaque œuvre est ce qu’elle est et se connecte à chaque spectateur selon sa propre ombre. Après tout, le pouvoir de la création réside aussi dans ce qu’elle éveille chez les autres.

Parfois j’ai le sentiment d’inviter involontairement les gens à confronter leur propre dualité : « C’est mignon ou inquiétant ? Pourquoi ce détail te met-il mal à l’aise ? » Et j’aime penser que c’est le cadeau inconscient de laisser l’ombre se glisser dans mes images. Quand tu ne la forces ni ne la nies, elle coule, et chacun la reçoit selon sa propre obscurité et sa propre lumière.

Sources ou références

  • Jung, C. G. (2025). Aion : études sur le symbolisme du soi. Trotta.

  • Jung, C. G. (2025). La dynamique de l’inconscient. Trotta.

  • García, S. (2024). L’art comme véhicule de transformation psychique : une exploration des archétypes et symboles dans la psychologie analytique de Carl Gustav Jung. (Thèse de doctorat, DMC).

  • Hernández-Mella, R., D’Meza-Pérez, P., et al. (2020). L’art et son pouvoir transformateur. Inconscient, émotions et création selon la perspective jungienne. Ciencia y Sociedad, 45(1), 25-34.

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